Pierre Bouguer, un scientifique croisicais du XVIIIᵉ siècle. Conférence du 18 Juillet 2026

Le 20/07/2026

Dans Conférence

Xavier Lefort, retraité et ancien enseignant en mathématiques au département Génie civil de l’IUT de Saint-Nazaire, s’est toujours intéressé à l’histoire des sciences. Cette curiosité l’a conduit à étudier le parcours de Pierre Bouguer, un savant qui mériterait aujourd’hui une bien plus grande notoriété.

Les origines de Pierre Bouguer

Pierre Bouguer naît au Croisic en février 1698 et meurt à Paris en 1758. À cette époque, Le Croisic est l’un des ports les plus importants d’Europe pour le commerce du sel.

Son père, Jean Bouguer, est pilote de navire. Le rôle de pilote exige alors des compétences avancées : déterminer la latitude et la longitude, effectuer le point en haute mer, connaître les courants marins et maîtriser la conduite des navires. Cette profession nécessite une solide formation scientifique.

À la suite d’un combat naval au cours duquel il perd une jambe, Jean Bouguer devient inapte au service en mer. Pensionné, il obtient en 1691 l’autorisation de créer une école d’hydrographie au Croisic et est nommé professeur royal à sa tête. Installé dans la cité croisicaise, il publie en 1698 un traité de navigation.

Marié à Marie-Françoise Josseau, originaire de la région, il a trois enfants, dont deux survivront : Pierre et Jean. Tout porte à croire qu’il transmet à ses fils son goût des sciences.

Une vocation précoce

Très jeune, Pierre est familiarisé avec les disciplines scientifiques, notamment les mathématiques. Ses parents l’inscrivent au collège des Jésuites de Vannes, considéré alors comme le meilleur établissement de la région.

À la mort de son père en 1714, il faut lui trouver un successeur à la tête de l’école d’hydrographie. On pense naturellement à Pierre, mais il n’a que seize ans. Malgré son jeune âge, sa candidature est retenue après des examens passés à Brest devant des professeurs d’hydrographie et de pilotage. Il devient ainsi professeur d’hydrographie et exercera cette fonction jusqu’en 1730.

Durant ces années passées au Croisic, il acquiert une solide réputation grâce à la qualité de son enseignement, à ses travaux personnels et à son insatiable curiosité intellectuelle.

 

Les mathématiques au service des applications

Pour développer sa carrière scientifique, Pierre Bouguer doit dépasser le cadre local et se rapprocher de l’Académie royale des sciences de Paris.

Il s’intéresse particulièrement aux nouvelles méthodes mathématiques permettant de résoudre des problèmes concrets, notamment le calcul des courbes. Il entre alors en contact avec le père Renaud, professeur oratorien à Angers, qui enseigne les méthodes innovantes du calcul différentiel et intégral développées par Newton. Ces outils permettent de traiter avec précision les courbes, les longueurs, les surfaces et les volumes.

Au début des années 1720, l’Académie royale des sciences cherche à résoudre le problème du jaugeage des navires afin de déterminer leur capacité et d’établir les taxes correspondantes. Sollicité, le père Renaud décline la proposition et recommande Pierre Bouguer.

Entre 1721 et 1726, Bouguer rédige plusieurs mémoires sur le sujet. Il applique les nouvelles méthodes mathématiques à l’étude des navires transportant le sel et développe des techniques de mesure beaucoup plus précises.

Parallèlement, il s’intéresse à l’optique et aux phénomènes lumineux, travaux qui donneront lieu à plusieurs publications.

Toujours attentif aux activités de l’Académie royale des sciences, il participe régulièrement à ses concours et s’y distingue par la qualité de ses recherches.

De l’école du Havre à l’Académie royale des sciences

Sa réputation grandissante lui permet de quitter Le Croisic en 1730 pour devenir professeur à l’école d’hydrographie du Havre, alors la plus importante de France. Cette nomination l’intéresse particulièrement car elle le rapproche de Paris et de l’Académie royale des sciences.

Il n’y reste cependant qu’un an. Dès 1731, il est admis à l’Académie comme géomètre stagiaire. Il poursuit alors ses recherches sur les courbes, les surfaces et les dômes.

La grande question : quelle est la forme de la Terre ?

L’un des grands débats scientifiques du XVIII siècle concerne la forme exacte de la Terre.

Depuis l’Antiquité, Grecs et Arabes avaient tenté d’en mesurer les dimensions, mais leurs méthodes restaient approximatives (Roues de char et pas de dromadaires ). À la fin du XVII siècle apparaît une méthode beaucoup plus rigoureuse : la triangulation.

Afin de trancher définitivement la question, l’Académie décide d’organiser une expédition près de l’équateur, dans la région de Quito, alors située dans la vice-royauté du Pérou sous domination espagnole.

L’expédition part de La Rochelle en 1735. Elle est dirigée par Louis Godin, assisté notamment de Pierre Bouguer et de Charles-Marie de La Condamine. Le roi d’Espagne impose la participation de deux officiers espagnols : Jorge Juan et Antonio de Ulloa.

Après des escales aux Canaries, à la Martinique, à Saint-Domingue et à Carthagène, les scientifiques traversent l’isthme de Panama avant de rejoindre l’Amérique du Sud.

Durant le voyage, Bouguer tombe gravement malade. Malgré une santé fragile, il poursuit l’expédition et rejoint finalement Quito après un périlleux parcours à travers la cordillère des Andes.

Les mesures du méridien

Les travaux commencent véritablement en octobre 1736. Il faut près d’un an pour installer les équipements et préparer le terrain.

Une première base de 12 kilomètres est mesurée avec une précision remarquable à l’aide de perches calibrées en longueur. Les équipes travaillent séparément avant de comparer leurs résultats : l’écart n’est que d’une dizaine de centimètres sur l’ensemble de la distance.

Pendant ce temps, une seconde expédition est menée en Laponie, entre la Suède et la Finlande. Ses premiers résultats semblent confirmer les théories de Newton, mais de nombreuses incertitudes subsistent.

Au Pérou, Bouguer, Godin et La Condamine poursuivent donc leurs observations. Ils gravissent les sommets andins, établissent des points de repère et réalisent une immense chaîne de triangulation d’environ 345 kilomètres.

Les conditions sont extrêmement difficiles : froid, pluie, brouillard, altitude, manque d’argent. Les savants doivent emprunter des fonds, solliciter l’Académie et même vendre certains biens personnels pour poursuivre leurs travaux.

Les mesures s’achèvent en décembre 1739. Il reste alors à corriger les calculs pour tenir compte de l’altitude et les ramener au niveau de la mer. Bouguer prend en charge cette tâche complexe.

Les tensions avec La Condamine

Une divergence apparaît entre Bouguer et La Condamine.

Bouguer estime que certaines mesures présentent trop d’écarts et qu’il faut recommencer plusieurs observations. La Condamine, épuisé par des années de travail, souhaite en finir et préconise de faire une moyenne des résultats.

À l’époque, cette pratique n’est pas encore courante dans le travail mathématique. Le désaccord s’aggrave et La Condamine décide de rentrer.

Bouguer poursuit seul les calculs.

En février 1743, très affaibli par la maladie, il quitte à son tour l’Amérique du Sud. Godin, ruiné, vend même ses instruments de mesure pour financer le retour de son collègue.

Après une halte à Carthagène pour se soigner et achever ses calculs, Bouguer arrive à Brest en 1744.

 

Les résultats scientifiques

L’Académie royale des sciences souhaite rapidement connaître les résultats de l’expédition. Bouguer présente donc ses conclusions avant même le retour de La Condamine.

Cette situation provoque un conflit. À son retour, La Condamine souhaite intégrer ses propres données au rapport de Bouguer. Celui-ci refuse. S’ensuivent polémiques, publications concurrentes et procédures judiciaires.

Malgré ces querelles, les mesures réalisées confirment la validité des travaux sur l’arc du méridien terrestre et apportent une contribution majeure à la connaissance de la forme de la Terre c’est  dire un pôle plat et en un renflement au niveau de l’équateur .

L’expédition produit également une quantité exceptionnelle de données :

  • observations météorologiques ;
  • mesures de pression atmosphérique et de température ;
  • études sur la vitesse du son en altitude ;
  • relevés géographiques et cartographiques ;
  • tables de longitude et d’altitude ;
  • descriptions des populations, des coutumes et de l’économie locale.

Les rapports publiés par Bouguer et ses compagnons constituent aujourd’hui encore des témoignages scientifiques et historiques de premier ordre.

Les dernières années

De retour en France, Bouguer poursuit ses travaux et publie plusieurs ouvrages majeurs.

Il rédige notamment un important traité sur la construction navale, dans lequel apparaît la notion de métacentre, essentielle pour comprendre la stabilité des navires.

Il publie également un nouveau traité de navigation, initialement commandé comme simple manuel mais qu’il transforme en une véritable encyclopédie maritime.

Cependant, il ne se remettra jamais totalement des épreuves subies au Pérou. Les séquelles physiques de l’expédition l’accompagneront jusqu’à sa mort en 1758.

Une pensée de Pierre Bouguer

« Il est certain qu’on ne nous instruit jamais mieux ni plus aisément que lorsqu’on nous fait au moins entrevoir les raisons des choses qu’on nous explique. »